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L’Ablation, roman de Tahar Ben Jelloun

L'AblationJ’aime considérer les oeuvres des artistes sans avoir besoin de faire référence au contexte. Sans devoir rappeler les circonstances de la création, les influences ou, pire et tellement courant: les comparants.

Les critiques qui se répandent en témoignage d’érudition me fatiguent. Je n’ai pas envie de savoir qu’ils ont lu tous les ouvrages précédents de tel auteur ou écouté tous les disques de ce musicien. Ni de lire leurs propos agaçants sur le rapport entre l’oeuvre chroniquée et la montagne d’autres essais que le critique connaît, maîtrise et peut mettre en rapport avec la pièce du jour.

De Vinci, Mozart ou Fellini méritent l’étude des sources et la dissécation de l’existence d’une oeuvre au milieu de l’ensemble de leur travail. Ou la mise en rapport avec la vie privée de l’auteur. Mais Stromae, Daft Punk, Anna Gavalda, Enki Bilal, bien que très talentueux artistes n’ont pas de quoi engendrer l’étude de style harassante imposée par les critiques suffisants qui souvent les détaillent trop pour servir autre chose que leurs égos de chroniqueurs complexés.

L’Ablation ne vaut pas de grandes tirades sur son rapport à l’oeuvre de M. Ben Jelloun. Elle mérite toutefois une explication sur sa genèse. Ni plus ni moins que ce qui figure en quatrième de couverture: c’est un roman, tiré de l’histoire vraie d’un homme qui subit l’ablation radicale de sa prostate, destiné à être utile à tous les hommes que ce destin guette. Directement ou à travers la maladie que traversera un père, un frère ou un fils.

Tahar Ben Jelloun raconte en 150 pages les tourments d’un homme que la maladie prive de prostate, d’érection, d’éjaculation et de libido. Quand la virilité sacralisée par une culture patriarcale qui nous fait tout miser sur la possession et la domination sexuelle nous quitte et nous laisse sur le bas-côté de la vie.

Parce que ces choses-là ne se disent pas entre hommes. Parce que la défaillance générée par cette ablation courante est une peine trop grande dans l’échelle des valeurs des hommes dominants, ils sont seuls. Anéantis. Impuissants. Vaincus. Ce roman magnifique dans sa simplicité et son intimité, essentiel dans ses ellipses, ses accélérations et ses chroniques d’instants aigus servira les milliers d’hommes aux prises avec les dilemnes terribles que le cancer de la prostate génèrent. Il ne permettra pas encore à ces hommes de s’ouvrir, mais peut-être qu’ils se sentiront moins seuls.

Chronique de disque: Fauve – Vieux Frères Partie 1

Prose vacharde et instrus frénétiques du groupe français le plus inspirant du moment.

Le trop attendu premier album de Fauve fait pleuvoir les gifles. Des lancées de désespoir, des holocaustes vengeurs feulés dans un flow au rythme surpressurisé.

Fauve, c’est Renaud qui scandait Où c’est qu’j’ai mis mon flingue, Wax Tailor et ses rythmes lascifs vernis de répliques de film et l’urgence de Tostaky. Une rage éloquente qui manquait, qui ne résoud rien. Et qui reconnaît ses doutes et ses chutes.

Le disque est une série de pamphlets écrits aux premières personnes (du singulier et du pluriel). Ils se méritent individuellement mais forment ensemble l’histoire, désespérée, sauvage puis finalement digne d’un émouvant voyage intérieur.

Saisissant les malaises, tordant les rêves, les coups portés sont violents. Tout près d’Eminem et bien loin des adverbes sur-articulés de Grand Corps Malade ou des cabotinages de Stromae, à qui on pourrait être tenté de les comparer.

C’est le vingt et unième siècle rugissant. Qui émeut, transforme, instruit. On écoute Fauve comme on passe une heure devant un tableau de Maître. A penser à nous, à eux, à ce qui fut et ce qui vient.

La prose est technique, aiguë. La « lame » d’une hache qui tranche nos solidités.

Vieux Frères est un album sec comme un coup de trique, sonnant comme une gifle et pourtant essentiel. Les vieux frères, c’est nous. La conversation à laquelle on est conviée est pénible, mais utile. Elle se poursuit en septembre, avec le deuxième volet. (9)

Excellente série télé : Justified

L’homme simple aime énormément la série Justified. Une ambiance superbe, des dialogues aux petits oignons. Justified est une des meilleures séries en cours de diffusion.

Notre goût pour cette belle production est forcément mis à mal par un traitement de la violence, du patriarcat et du machisme qui fait la part belle à l’encouragement à tous les vices qu’elle constitue. Mais l’homme simple n’est pas sectaire, pas parfait. Voici, avec Justified, une première critique paradoxale de nos esprits tordus !

Il est des histoires comme celles-ci qui n’ont rien d’universel. On ne sait pas bien pourquoi on s’intéresserait au travail et à la vie d’un marshall au fond du Kentucky. On ne savait pas non plus pourquoi les dealers de Baltimore pouvaient avoir de l’intérêt (dans le chef d’oeuvre achevé et disponible en coffret : The Wire). Et pourtant. Continuer la lecture de Excellente série télé : Justified