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C’est ainsi que nous apprenons à devenir des hommes

Gregory Jaquet, animateur du blog L’Homme simple, travaille pour L’institut WEM durant sa mission au Costa Rica. WEM est une ONG qui prévient la violence contre les femmes en travaillant avec les hommes. Il traite de la masculinité, la sexualité, la vie de famille et les relations de couple. Récit.

Note de publication : cet article a été publié sur le site français d’informations en ligne Rue89  /Le Nouvel Observateur, le 26 janvier 2013. Il a été lu plus de 18’000 fois et a suscité d’intéressants commentaires. Cliquer ici pour lire l’article sur le site du journal. Traduit en anglais, il a été publié par le TicoTimes, le quotidien en ligne de langue anglaise au Costa Rica, le 8 mars 2013. Cliquer ici pour lire l’article sur le site du journal et par le site The Good Men Project le 2 octobre 2013. Clic ici.

David

« Ils ont ordonné mon arrestation. Je connaissais la prison parce que je suis policier. Je suis entré en prison et j’ai pleuré. J’ai connu la vraie solitude. La prison est devenu mon monde. Je suis resté en cellule 23 heures par jour pendant neuf mois. A la fin, j’avais peur de sortir ».

David a 32 ans. Il est sorti  il y a trois jours et parle debout, devant septante hommes. Dans la salle de séance de l’institut WEM, à San Pedro, un quartier du centre de San José, la capitale du Costa Rica.

La salle principale de l'institut WEM à San Pedro
La salle principale de l’institut WEM à San Pedro

David porte un jeans et une veste de training hors d’âge. Il a les cheveux très court et ne sait pas quoi faire de ses bras devant tout ce monde. Il paraît mal à l’aise. Sa lèvre tremble un peu, ses yeux sont humides.

« Il y a un an, j’ai été violent avec ma femme. J’ai été condamné à 9 mois avec sursis. Après le jugement, je suis venu à WEM pour participer aux ateliers pour hommes, pour apprendre à gérer ma colère. J’ai fait 45 séances et j’ai compris beaucoup de choses. Et puis j’ai désobéi. J’ai désobéi aux mesures de protection. Ce que j’ai fait et que je regrette, c’est d’écrire un message à la soeur de ma femme. Un message. Et ils ont ordonné mon arrestation ».

David se tient maintenant comme un policier devant l’assemblée. Jambes écartées, mains sur les hanches. Il semble chercher sa ceinture de charge, son pistolet, son étui de menottes, pour prendre la pose. Mais il n’est plus policier. Il est un homme nu, seul et il raconte son histoire au groupe d’hommes qui ont choisit de « devenir meilleurs » et de « renoncer à la violence » en participant aux ateliers de l’Institut WEM.

David transpire en parlant, il respire vite, comme s’il utilisait une technique pour cacher un bégaiement. L’espagnol est une langue qui transporte facilement les émotions. Les nuances sont faciles à expliquer. Alors l’histoire de David cogne au coeur.

« Dans ma cellule, il y avait un homme qui a pris trente-cinq ans pour avoir tué sa femme. Un assassin. J’ai vécu avec lui vingt-trois heures par jour pendant neuf mois. Avec un assassin » David se pince le nez, baisse le regard et marque une pause. Il est ému. L’assemblée est muette. Alvaro Campos, le directeur de WEM qui anime le début de cette séance, s’approche de David et lui met la main sur l’épaule. Il l’encourage à continuer. « Toma su tiempo », prends ton temps, lui dit-il. David reprend, mais sa voix chevrote « c’est dur la prison quand on est policier et que les prisonniers le savent ». Nouvelle pause, David sanglote seul. Dans cette salle aux murs verts et aux néons tremblants, il a l’air d’un enfant triste.

« J’ai reçu aucun appel. Tous ces fils de pute qui étaient mes amis. Pas un seul appel en neuf mois. Mes seuls contacts étaient mes parents. Je suis sorti lundi dernier à 8 heures du matin. Ils sont venus me chercher devant la porte du centre de détention de San Sebastian ». David dit  que la méthode de l’institut WEM l’a aidé. Il a fini.

Groupe de développement personnel, pour hommes uniquement

« Buenas noches compañeros », Bonsoir mes amis. Après ce témoignage, M. Campos prend la parole et organise la séance de ce soir. « La période des fêtes de fin d’année commence. Ce n’est pas une période facile pour ceux d’entre vous qui sont en difficulté. Ceux qui sont séparés, éloignés de leurs enfants. On va essayer de vous aider à affronter ces semaines, de s’entraider ». David a maintenant pris place dans l’assemblée. M. Campos forme des groupes en fonction du nombre de sessions suivies par les participants à l’institut WEM et distribue les groupes dans les quelques salles disponibles.

Institut WEM. Le mot WEM signifie "le monde de l'homme" dans une langue indigène.
Institut WEM. Le mot WEM signifie « le monde de l’homme » dans une langue indigène.

Contraints par la justice, dans le cadre de mesures de protection, suite à des violences conjugales, contraints par leurs épouses, ou simple volontaires, ces hommes reflètent la société costaricienne. Jeunes et vieux, des hommes en costume, en tenue de sport, en bleu de travail ou en tenue de ville. Des moustachus, des à lunettes, des ventripotents et des athlètes. Des bien sapés, des dépenaillés. Urbains tout de même, pour la plupart.

Travailler la masculinité

Ils se sont adressés à l’institut WEM qui se propose de redéfinir la masculinité, d’éduquer des hommes nouveaux et de prévenir les violences domestiques. « Combattre l’inégalité en travaillant avec les hommes » dit Alvaro Campos. Les violences domestiques sont problématiques dans toute l’Amérique latine. L’histoire violente (régimes militaires, révolutions et autoritarisme, à tour de rôle) et la tradition patriarcale engendrent des dynasties d’hommes violents. Avec leurs épouses et avec leurs enfants. La banalisation de la violence due aux actes connexes au narcotrafic et aux actions des gangs explique également le recours presque automatique à l’intimidation, à l’exercice de la force. Cet excellent article de Manuela Masa pour ITEBCO.be dresse l’inventaire de la violence endémique et de l’état des meurtres de femmes en Amérique latine.

WEM compte quinze employés, psychologues et travailleurs sociaux et un réseau d’hommes « Red de Hombres » – une cinquantaine de bénévoles – qui s’engage auprès de l’institut pour organiser les activités.  Les professionnels ont créé une méthode. Qui veut faire travailler les hommes sur leurs valeurs, sur leurs histoires et leur proposer de s’engager à être non-violents. Il s’agit d’aborder le machisme de front. D’expliquer aux hommes par quelle construction sociale ils sont contraints à être puissants, virils, dominants et à se comporter de manière à le faire savoir.

Pour cela, WEM organise de nombreux ateliers. Des séances de groupe comme ce soir, des cours pour apprendre à gérer sa colère, à rompre ou à être un bon père. Des séances pour discuter de la masculinité et du rôle de l’homme. En outre, l’institut propose des ateliers destinés aux adolescents et aux jeunes hommes qui sont invités à se pencher durant des séances d’une journée sur leurs rôles, sur la question de l’égalité et de la prévention de la violence contre les femmes. L’assistance est impressionnante. 120 participants lors de ma dernière visite !

L'atelier adolescents de WEM, baptisé "Controlando a Hulk"
L’atelier adolescents de WEM, baptisé « Controlando a Hulk »

M. Campos dit que les femmes ont changé. « En Amérique latine comme ailleurs, l’émancipation leur permet d’accéder aux études, de revendiquer le droit de travailler, de vivre en société, de partager les tâches domestiques. Cette émancipation a été expliquée aux femmes latino-américaines, dans les écoles, par les mères, tantes ou soeurs. Par contre, les hommes  n’ont reçu aucune mise à jour« . Personne pour leur indiquer que quelque chose a changé dans la distribution des rôles et des tâches. Leur unique modèle, c’est le père.  Les jeunes hommes costariciens, nicaraguayens, guatémaltèques, mexicains, reproduisent les actes qu’ils ont vus – ou subis – durant leur enfance. « Ils échouent dans leurs relations de couple, dit Alvaro Campos, beaucoup d’hommes qui s’approchent de WEM le font parce qu’ils ne parviennent pas à faire durer une histoire d’amour, à vivre en couple, à garder leur famille. Ils perdent leurs femmes, leurs enfants et doivent verser des pensions alors qu’ils ne gagnent presque rien ». La justice costaricienne est moderne. Les violences intra-familiales sont sévèrement punies et les expulsions de domicile, interdictions de visite aux enfants et versement de pensions alimentaires sont ordonnées chaque jour par les tribunaux suite aux plaintes des épouses et mères.

Machisme et modernité

Les signes extérieurs de machisme sont très présents dans les rues costariciennes.  Exaltation de la virilité, exagération des signes extérieurs prétendus d’autorité, les hommes de la rue se comportent comme des cow-boys. Avec leurs fils, les hommes se comportent parfois comme de vrais pousse-au-crime. Ils les excitent, les dressent et exaltent toutes les envies de pouvoir et de contrôle. Les hommes sifflent encore les femmes sur les trottoirs, klaxonnent, clind’oeillent et ricanent en groupe. Si toutes les femmes de ces contrées ne sont pas encore passées au combat féministe, la distance qui sépare les attitudes médiévales des machos de boulevards et la modernité des femmes du vingt et unième siècle est grande. Enorme.

"Le jour de l'homme"
« Le jour de l’homme »

« Desespérés, de nombreux hommes comprennent qu’ils doivent apprendre quelque chose de nouveau. Où alors, on le leur suggère. Une femme, une soeur, une fille ou des amis qui ont entendus parler de WEM à la télévision ou dans les journaux. Un juge, un tuteur, un assistant social aussi, parfois. » C’est Rutman qui parle. Il est psychologue et anime les ateliers de gestion de la colère à l’institut WEM.

WEM est reconnu par le Ministère de l’éducation et par le gouvernement costaricien comme une ONG qui « construit la paix ». L’institut s’enorgueillit d’une pénétration importante dans les hautes instances. « La banque nationale nous demande de former ses cadres à l’égalité des genres et à la prévention de la violence, le Ministère de la justice nous a mandaté pour instruire les magistrats aux problèmes de genre et nous intervenons dans les universités » explique Alvaro Campos. WEM participe également à la création d’une nouvelle éducation sexuelle dans les écoles publiques. M. Campos dit que cette mission a été obtenue de haute lutte après l’intervention de l’Eglise catholique, désapprouvant les thèses de l’institut en lien avec l’homophobie, la sexualité hors mariage ou la prévention du VIH. Au Costa Rica, plus de 200 femmes, chaque jour, s’adressent aux autorités pour dénoncer un mari violent.

Campagne du "lazo blanco" organisée par le réseau Men Engage dont WEM est membre
Campagne du « lazo blanco » organisée par le réseau Men Engage dont WEM est membre

Durant cette soirée de groupe du mois de décembre dernier, les hommes sont motivés à parler par les animateurs. Ils les encouragent à raconter leurs histoires, leurs mésaventures. Et lorsqu’un participant ose, cela devient une séance de thérapie. Les règles sont répétées en début de séance : « Hablar de lo que sentimos, Escuchar a los otros » Parler de ce que nous ressentons, écouter les autres.

Eduardo a 28 ans. Un animateur lui donne la parole parce qu’il ne le connaît pas. C’est pourtant sa onzième session. Eduardo dit qu’il a été envoyé ici par sa compagne parce qu’il est macho et qu’il est autoritaire. Eduardo a été violent avec ses enfants et son épouse se plaint d’être terrorisée. « Comment as-tu appris à être ainsi ? » demande Alex, l’animateur. « A la maison. Mon grand-père m’a élevé. Il me frappait avec sa ceinture et lâchait les chiens sur moi quand je ne fais pas les choses comme il le voulait » explique Eduardo. Il paraît timide, son corps est fermé, tendu. Il serre contre lui son casque de scooter et parle en gardant les yeux baissés. L’animateur ne laisse pas traîner la confession : « Aujourd’hui que tu nous parles de ça, Eduardo, qu’est-ce que tu ressens ? ». Eduardo pleure en silence sur sa chaise. Au milieu du groupe désormais disposé en arc de cercle.

Le groupe restera centré sur l’histoire d’Eduardo durant quarante minutes. Le jeune homme noiraud confie lentement les violences qu’il a subies enfant. La terreur constante de ce grand-père autoritaire qui voulait le rendre dur, fort. Un homme. La servilité de sa grand-mère sous le joug de son mari. Aidé par les animateurs, Eduardo a des mots puissants « une douleur au coeur, une blessure ouverte. Je voudrais dire à mon grand-père que j’ai besoin d’amour et pas d’ordres et de punitions ». En utilisant des autres membres du groupe, les animateurs mettent en scène une sculpture humaine. Eduardo est chargé de disposer les hommes a qui il a confié les rôles : le grand-père, la grand-mère et lui-même. Un tableau illustre le grand-père donnant des coups de ceinture à Eduardo qui se protège le visage avec les mains. Un autre montre le grand-père intimant un ordre à la grand-mère soumise. Confronté à cette représentation efficace, Eduardo avance. Il dit qu’il veut changer ce cercle de violence. Il dit qu’il ne veut plus être comme ça. Essoré, Eduardo regagne sa place et termine la séance recroquevillé, ému.

Cette confession en amène d’autres. En une séance de trois heures, les histoires de ces hommes aux dehors solides, virils, se succèdent. Cesar a 50 ans environ. Il en dira peu au début puis se laissera aller et révèle qu’il a été torturé par ses parents qui lui plongeaient les mains dans l’eau bouillante lorsqu’il avait six ans. Cesar pleurera longtemps. Dans un silence gênant cette fois. Il explique qu’il comprend qu’il est devenu pareil à l’homme violent qu’il a connu. Son père. « Yo herede del trono de mi papa » J’ai hérité du trône de mon père, dit-il pour illustrer en des termes efficaces le fait qu’il s’est lui-même comporté comme un dictateur dans la famille qu’il a créé. Avec ses enfants. « J’avance, grâce aux séances de WEM. Mais ma femme et mes enfants, qui ont grandi, me disent encore qu’il sont terrorisés lorsqu’ils me désobéissent. Combien de temps il me faudra pour regagner leur confiance. Combien de temps ? ».

Au coeur de l’Amérique centrale, dans cette salle laide et sans chaleur, les hommes parlent de l’amour des pères, des caresses des mères, des jeux d’enfants et de la tendresse qui manque. L’image de l’homme latino macho et sûr de lui se fend. Ils ne sont qu’une grosse poignée, mais WEM fait son chemin. L’idée d’une remise en cause de la masculinité virile et autoritaire avance.

Un participant dit « Ici, dans les ateliers, j’ai appris à ne plus souhaiter mon royaume. A me fixer des limites. Je me sens mieux. Mais ça me coûte des efforts de chercher à être un autre homme ».

"C'est ainsi que nous apprenons à être des hommes", publication de l'Institut WEM
« C’est ainsi que nous apprenons à être des hommes », publication de l’Institut WEM
Je ne sais pas encore ce que j’apporterai à l’Institut WEM. L’équipe de direction est intéressée à la fois par mon expérience de policier confronté à des auteurs de violences, de père de famille et de comédien. Les ateliers pour jeunes adultes contiennent des séquences d’animation théâtrales dans lesquelles je pourrais être utile. Nous verrons. Vous saurez. Pour l’instant, je continue à découvrir les ateliers et les séances de groupe. Je suis lié à WEM depuis la mi-décembre et j’assiste à deux ou trois séances par semaine en plus des rencontres avec la direction. 
Le programme des activités de janvier à San Pedro
Le programme des activités de janvier à San Pedro

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